François Espéret est prêtre dans l’église orthodoxe. Ce texte est extrait de son livre « Ne restons pas ce que nous sommes » (aux éditions Robert Laffont)

« Au commencement, tu as fondé la terre, et le ciel est l’ouvrage de tes mains. Ils passeront, mais toi, tu demeures ; ils s’useront comme un habit, l’un et l’autre ; comme un manteau, tu les enrouleras, comme un
habit, ils seront remplacés ; mais toi, tu es le même, tes années n’auront pas de fin. Dieu a-t-il jamais dit à l’adresse d’un ange : Siège à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis le marchepied de ton trône ?
Les anges ne sont-ils pas tous des esprits chargés d’une fonction, envoyés pour le service de ceux qui doivent avoir en héritage le salut ? (…) comment pourrons-nous sortir d’affaire si nous négligeons un pareil salut ? Celui-ci a été annoncé par le Seigneur au commencement ; ceux qui avaient entendu ont confirmé pour nous ce salut. » (He 1, 10-14 / 2, 3)

Dans la lignée des grands livres de la sagesse de l’Ancien Testament, le début de l’épître aux Hébreux parle
de ce qui passe et de ce qui demeure, de ce qui est visible et de ce qui est invisible, de ce qui est changeant
et de ce qui est immuable.

Dans l’ordre du périssable, il évoque la création (…) Dans l’ordre de l’impérissable, il évoque le Créateur.
(…) Ici frères et sœurs, une question se pose : celle de la place de l’homme, celle de notre place. Qui
sommes-nous ? Où sommes-nous ? Auquel de ces deux ordres appartenons-nous ? A quoi sommes-nous
destinés ? A passer ou à demeurer ? A périr ou à vivre ? A vieillir sous l’emprise du temps ou à ne pas vieillir
sous l’emprise de l’éternité ?

Pour un non-chrétien la réponse est simple. Comme toute chose nous passerons ; comme toute créature
nous vieillirons ; et comme toute forme de vie, nous périrons.

Pour un chrétien aussi, la réponse est simple. Elle n’est pas simple au sens où l’entendent les philosophes
occidentaux, prisonniers du principe de non contradiction. Elle est simple au sens où l’entend le Seigneur
quand il annonce aux apôtres que le Royaume appartient aux enfants et à ceux qui leur ressemblent. Elle
est simple au sens où l’entend Paul, quand il assume que l’annonce de la Bonne Nouvelle est un scandale
pour les Juifs et une folie pour les païens.

Et la réponse la voici. Nous sommes les deux. Nés de la poussière et habités du souffle divin. Coupables
dans le temps et capables de l’éternité. Toujours pécheurs et déjà sauvés. Et tout cela en Jésus-Christ – en
ce Dieu qui est devenu homme pour que l’homme puisse devenir Dieu.

Avec Grégoire Palamas (…) apprenons que nous ne sommes pas l’un ou l’autre mais l’un et l’autre.
Créatures passibles, faillibles, périssables, certes nous le sommes. Mais personnes ayant part à Dieu, nous
le sommes aussi : fils du Père, disciples du Fils et temples de l’Esprit.

« Il est propre à toute théologie qui veut respecter la piété d’affirmer tantôt une chose, tantôt une autre,
lorsque ces deux affirmations sont vraies ; quant à se contredire dans ses affirmations, cela ne convient qu’aux hommes complètement privés d’intelligence » écrivait Grégoire Palamas pour défendre la foi vivante
face au concept de la foi, comme avant lui Paul avait défendu l’Esprit face à la lettre.

Alors, prenons conscience de qui nous sommes dès ici-bas. Nous sommes héritiers du salut au service
desquels Dieu envoie tous ses esprits officiants. Nous sommes destinataires de la Parole annoncée par les
anges. Nous sommes ces témoins du Royaume dont la lumière se reflète sur notre visage.

C’est cela, frères et sœurs, l’enseignement auquel l’apôtre nous demande de « porter une plus grande attention (…) de peur d’être entraînés à la dérive. » C’est cela le Salut, qu’il nous enjoint de ne pas négliger. (…)

Recevons et partageons cette grâce qui révèle et manifeste à chacun la vérité de sa personne, de sa vocation, et de sa destination. A l’invitation de l’apôtre, discernons Dieu au cœur de notre vie. (…) Aspirons à la ressemblance avec Dieu, et même follement à devenir Dieu. »

François ESPERET
(Prêtre dans l’Église orthodoxe) Ne restons pas ce que nous sommes (Ed. Robert Laffont)