Homélie pour le quatorzième dimanche du temps ordinaire :

Le Joug de la Douceur face au Fardeau du Monde

Frères et sœurs bien-aimés,

Les lectures, que la liturgie nous offre en ce quatorzième dimanche du temps ordinaire, résonnent comme un baume, mais aussi comme un avertissement prophétique majeur pour notre époque. Dans l’Évangile, le Christ fait monter vers son Père un cri de louange : « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25). Puis, se tournant vers la foule des fatigués, des exclus et des blessés de la vie, il lance cette invitation d’une tendresse infinie : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. »

Cette parole n’est pas une formule pieuse de consolation éthérée. Elle est une clé de lecture théologique pour comprendre la crise anthropologique profonde que traverse notre société, marquée par ce que saint Jean-Paul II a prophétiquement nommé la    « culture de mort » (Evangelium Vitae, 1995).

Dans l’évangile, Jésus oppose deux catégories d’hommes : les « sages et savants » d’un côté, et les « tout-petits » (nepioi en grec, ceux qui ne parlent pas, les sans-voix) de l’autre. Les premiers représentent ceux qui s’appuient sur leur propre autosuffisance, leur maîtrise intellectuelle ou technique.

Saint Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu, commente ce passage en soulignant que l’aveuglement des sages ne vient pas de leur science, mais de leur orgueil.

Lorsqu’une société prétend redéfinir par elle-même les frontières du bien et du mal, de la vie et de la mort, elle bascule dans cet orgueil tragique. Le projet de loi actuel visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté procède précisément de cette fausse sagesse humaine. C’est la prétention d’une raison technocratique qui s’imagine que la dignité humaine dépend de la performance, de l’autonomie absolue ou de l’absence de souffrance.

Face à cela, la révélation est donnée aux « tout-petits ». Qui sont-ils aujourd’hui ? Ce sont les malades en fin de vie, les personnes âgées devenues dépendantes, les grands handicapés. Ce sont ceux que le monde considère parfois, selon l’expression terrible du pape François, comme des « déchets » de la société de consommation. C’est à eux que Dieu s’identifie.

Le Christ nous dit : « Prenez sur vous mon joug (…) car je suis doux et humble de cœur. » Dans le monde antique, le joug désigne la soumission, mais aussi la collaboration : on attèle deux bœufs ensemble pour partager la charge. Prendre le joug du Christ, c’est accepter qu’Il tire la charrue avec nous.

Le théologien Dietrich Bonhoeffer rappelait que le Christ ne supprime pas la souffrance, mais qu’Il la porte avec nous. La culture contemporaine, précisément parce qu’elle a rejeté Dieu, est devenue incapable de donner un sens à la vulnérabilité. Ne sachant plus comment accompagner la souffrance, elle choisit de supprimer le souffrant sous le couvert d’une fallacieuse compassion.

Le projet de loi sur l’euthanasie offre une contrefaçon de la promesse du Christ. Là où Jésus dit : « Je vous procurerai le repos », la culture de mort répond : « Nous vous procurerons le néant ».

On présente l’acte de donner la mort comme un geste d’autonomie et de libération et même de fraternité. Quelle effroyable inversion !

C’est en réalité l’aveu d’un abandon collectif. Proposer la mort à un être humain vulnérable au lieu de lui garantir une présence inconditionnelle et des soins palliatifs de qualité, ce n’est pas le libérer de son fardeau, c’est lui signifier que sa vie n’a plus de valeur aux yeux des hommes.

Saint Paul, dans la deuxième lecture (Romains 8), trace une ligne de démarcation absolue : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez. »

Théologiquement, vivre « selon la chair » ne désigne pas la simple corporalité, mais une existence repliée sur elle-même, coupée de la source divine, où l’homme veut être son propre Dieu. Introduire l’euthanasie dans le droit positif, c’est institutionnaliser cette logique de la chair, où la loi ne protège plus le plus faible contre l’arbitraire, mais légitime le renoncement à l’altérité et au soin.

Comme l’écrivait le théologien Henri de Lubac dans Le Drame de l’humanisme athée :

« Il n’est pas vrai que l’homme ne puisse organiser la terre sans Dieu. Ce qui est vrai, c’est qu’il ne peut, sans Dieu, qu’organiser la terre contre l’homme. »

Une loi qui autorise à donner la mort fragilise inévitablement les fondements mêmes de notre fraternité. Elle instille une pression insidieuse sur les plus fragiles, qui finiront par se demander s’ils ne sont pas un fardeau de trop pour leurs proches et pour les finances publiques.

 Frères et sœurs, la douceur chrétienne n’est pas de la lâcheté, elle est une force spirituelle. Le prophète Zacharie nous annonçait un Roi juste et victorieux, mais           « humble, monté sur un âne ». Le Christ brise les armes de guerre par la puissance de sa vulnérabilité.

Notre réponse au défi législatif actuel et à la culture de mort ne doit pas seulement être politique ou discursive ; elle doit être existentielle. Nous devons opposer à la culture de mort une « culture du soin ».

  • Soyons ceux qui visitent les malades et les vieillards isolés pour leur dire, par notre seule présence : « Ta vie a du prix pour moi ».
  • Soutenons de toutes nos forces les soignants qui refusent de trahir le serment d’Hippocrate et qui s’engagent dans la voie exigeante et prophétique des soins palliatifs.

Venons au Christ en cette Eucharistie avec nos propres fardeaux, nos propres peurs face à la maladie et à la mort. Laissons-Le infuser en nous son Esprit de Vie. C’est à ce prix, et par ce témoignage radical d’amour de la vie reçue comme un don, que nous serons la lumière dont ce monde a tant besoin.

Amen.

Abbé Hervé GODIN