« Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux »
Cet appel vibrant du prophète Joël, qui ouvre la liturgie de la Parole de ce mercredi des cendres, indique la voie qu’il nous faut emprunter au cours de ces 40 jours qui doivent nous conduire à Pâques. Paroles étranges en vérité. « Déchirez vos cœurs… » Comment comprendre ces mots du prophète ?
Peut-être nous faut-il déjà porter nos yeux vers l’autre bout de ce carême, vers le terme et la fin qui justifient ce cheminement de toute l’Église. Car dans 40 jours, c’est vers un cœur déchiré, transpercé que nous lèverons le regard : « Ils lèveront les yeux vers Celui qu’ils ont transpercé. » avait prophétisé l’évangéliste Jean (19,36)
A l’autre bout de notre carême, c’est vers un cœur ouvert, que nous porterons notre regard car de lui se déversent sur nous des fleuves d’eaux vives, une fontaine de grâces. Le théologien allemand Karl Rahner, dans une méditation magnifique sur le Sacré Cœur de Jésus rappelait que la lance du soldat Longin, en perçant le cœur du Christ est allée beaucoup plus loin que sa chair. Elle a plongé jusqu’au centre du mystère trinitaire, jusqu’à cette intimité d’amour des Trois Personnes Divines qui par le cœur transpercé est communiquée à toute la création. Ce cœur transpercé du Christ est devenu le canal, l’aqueduc par lequel Dieu déverse sa vie même sur la création.
En déchirant à notre tour notre cœur, le prophète Joël nous invite à venir coller notre pauvre cœur à cette ouverture béante sur l’infini, sur ce mystère d’un Dieu qui nous sauve. En déchirant notre cœur, nous sommes invités à en faire le calice, le Graal réceptacle de la vie divine qui s’échappe pour nous par le flanc ouvert du Christ en croix. Que c’est grand ! Que c’est beau !
Ne laissons pas se perdre une seule goutte de ce sang précieux, de cette vie divine qui sourd du côté transpercé. Déchirons nos cœurs pour que toute notre intimité devienne le réceptacle de la vie divine que notre Seigneur a voulu nous communiquer. Voilà la tendresse et la miséricorde de Dieu, autant d’attributs qui nous portent au seuil de ce mystère incommensurable.
La miséricorde, l’autre nom de Dieu, c’est le cœur de Dieu qui se penche sur notre misère pour y déverser le salut. C’est un acte recréateur. Sommes-nous disposés à nous laisser remplir par cette grâce qui nous vient de la blessure du crucifié ? Ce carême est une invitation à ne pas rester à l’extérieur de nous-mêmes, à la surface de notre être dans des relations superficielles et mondaines, ce que traduit le vêtement. Il nous faut plonger jusqu’à la racine de notre être où Dieu nous attend.
Mais comment déchirer notre cœur ? L’évangile nous propose trois moyens concrets. A condition, bien sûr, de les vivre depuis notre intimité et non de façon extérieure et légaliste. Ces trois moyens sont le jeûne, l’aumône ou le partage et la prière.
Ces moyens concrets, du jeûne, de l’aumône et de la prière sont les balises de notre carême. Ils viennent déchirer notre cœur, c’est-à-dire ouvrir notre intimité toute entière au projet de Dieu qui est de se communiquer à nous pour que nous ayons la vie et la vie en abondance.
Dans un appel vibrant, Saint Paul nous exhorte « à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de lui. Car il dit dans l’Écriture : Au moment favorable je t’ai exaucé, au jour du salut je t’ai secouru. Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut. »
Bon carême à tous.
Abbé Hervé GODIN, Curé




