« Je ne veux pas la mort de celui qui meurt. – oracle du Seigneur. » (Ézéchiel, 18, 32)

Le mois de novembre qui commence est souvent associé dans l’imaginaire culturel collectif à la mort. Sans doute, les frimas de l’automne y sont-ils pour quelque chose. Il en résulte une forme de tristesse.

La mort fait problème pour notre société, on la repousse et on l’occulte mais le scandale de son irruption dans nos vies n’en est alors que plus grand. Je voudrais vous partager la méditation sur la mort d’un grand théologien orthodoxe Olivier Clément (1921-2009). Dans son ouvrage Corps de mort et de gloire, il nous invite à traverser la mort pour entrer dans la vie.

« On l’a dit, la pudeur concernant la mort a remplacé aujourd’hui la pudeur concernant le sexe. Désormais, c’est la mort qui est obscène. (…) Pour la première fois dans l’histoire, nous voici dans une civilisation que cerne de toutes part le néant. Jamais la mort n’a été autant refoulée, jamais pourtant elle n’a été aussi nue : la Bible et l’Évangile nous ont appris que chacun est unique, incomparable ; mais nous avons oublié la résurrection (pourquoi ? qui saurait répondre à ce pourquoi ?). Reste alors seulement la hideuse fosse noire où descend le cercueil, ou l’urne tiède, mais d’une tiédeur monstrueuse qui n’est pas celle de la vie. Et l’horreur, sans autre remède que l’oubli, cette autre forme de la mort.

Le nihilisme a suscité les idéologies, puis les a détruites. Car elles n’avaient rien à dire de la mort, tout en la multipliant par millions. Aujourd’hui, le néant monte à la surface de l’histoire : hystérie de la vie, drogue, « nuits fauves », fusion des sectes où l’on escamote la mort par l’aimable tourisme des réincarnations. (…)

S’il y a une affirmation fondamentale de la plus haute tradition chrétienne, c’est que Dieu n’a pas créé la mort. Dieu est innocent. La mort des hommes (et de tant de créatures subhumaines), il la souffre cruellement, il finit par l’assumer jusqu’à la croix pour la remplir de sa lumière et l’ouvrir à la résurrection. La mort n’est donc pas « naturelle » mais fondamentalement « contre nature. » (…)

Il existe des puissances, créées bonnes, mais qui, dans leur soif d’autodéification, se sont laissé emplir de néant et donnent à celui-ci une consistance paradoxale, la possibilité d’abîmer l’œuvre de Dieu : « le diable – dit Jésus – a été meurtrier dès le commencement. Il ne s’est pas tenu dans la vérité car il n’y a pas de vérité en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, il puise dans son propre fonds (et ce « fonds » n’est autre

que le néant) parce qu’il est menteur et père du mensonge. » (Jn 8, 44-45) Le monde, créé « du néant », va de son propre poids vers le néant, si l’homme ne le relie à Dieu. (…) L’évolution est guidée par Dieu, elle tient compte de la mort, mais ses ratés, ses « culs-de-sac », ses trous noirs sont l’œuvre de l’Adversaire, du néant vampirisant les libertés et par elles devenant chaos, un chaos pervers. (…)

Face à ce constat, deux choix sont possibles : soit tout est hasard, soit l’univers est gouverné par un Principe créateur. (…) Mais se décider relève de la foi. D’où le paradoxe de notre condition. « En lui (le Verbe) était la vie, et la vie était (imparfait de permanence) la lumière des hommes. Et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’accueillent pas. » (On peut traduire aussi : ne l’étouffent pas) (Jn 1, 4-5) L’Homme peut s’anéantir, puisqu’il reste animé par le souffle de Dieu. Mais, existant par Dieu, si souvent il ne veut exister que par lui-même. Or en lui-même, il est néant. Cet anéantissement jamais achevé, à la fois fascinant et impossible, serait l’enfer, si Dieu, par tant de chemins, n’intervenait, non seulement donnant mais par-donnant… La mort, l’enfer, le paradis deviennent ainsi des dimensions occultes mais

bien présentes de notre existence. La mort, en effet, n’est pas seulement le dernier instant de notre vie biologique, elle s’étend à toute notre destinée. Tristesse de toute séparation, de tant de ruptures, de tant de départs. Mort des proches. Effroi des génocides…

Les Pères ont ébauché une sorte de psychanalyse existentielle où la fascination et le refoulement de la mort constituent la racine du péché. Et ce péché – il n’y en a qu’un, en définitive, c’est l’oubli de Dieu, l’oubli de l’autre, l’oubli du miracle d’exister – permet aux puissances du néant de multiplier le chaos, de disqualifier Dieu que le serpent ne cesse de nous dépeindre comme un tyran jaloux et le responsable du mal. Ainsi se vrille la spirale « descendante » du mal et de la mort, « l’esprit de servitude » dit saint Paul, qui maintient l’Homme dans la crainte (Rm 8, 15) (…)

La mort, cependant, reprise, réinterprétée par Dieu devient bienfaisante : elle met un terme au péché, elle favorise une prise de conscience de la véritable condition humaine. Malgré tant de fuite devant elle, elle apparait comme le fait le plus profond et le plus significatif de la vie, elle élève souvent l’homme le plus banal au-dessus de la quotidienneté et de la platitude. Elle pose inévitablement le problème du sens : ceux qui accompagnent les mourants, et qui, le plus souvent sont chrétiens, savent que les questions les plus profondes, les pressentiments les plus essentiels, refoulés pendant des années, peuvent surgir en quelques jours voire en quelques heures. Saint Irénée de Lyon écrivait : que « Dieu a supporté que l’homme fût englouti par le grand monstre, auteur de la prévarication, non pour l’y voir disparaître et périr totalement, mais parce qu’il établissait d’avance et préparait l’invention du Salut accompli par le Verbe « selon le signe de Jonas » (…) pour que l’homme, recevant de Dieu un salut inespéré, ressuscite des morts et glorifie Dieu en répétant les paroles prophétiques de Jonas : « J’ai crié vers le Seigneur mon Dieu dans ma détresse et il m’a exaucé du ventre de l’enfer. » » (Adversus Haereses, III, 20, 1) »

Laissons-nous consoler et guider par le Dieu qui nous a créé, non pour la mort, mais pour la vie. Ne vous laissez pas voler votre espérance !

Abbé Hervé Godin, curé