Dans la deuxième lettre aux Corinthiens (2Co 4,18), l’apôtre Paul invitait ses lecteurs à « contempler non pas les choses qui se voient mais celles qui ne se voient pas. » On pourrait dire que notre vie chrétienne tout entière est enfermée
dans ce principe. Alors qu’une année pastorale et scolaire se termine. Alors que nous pourrions être tentés de faire le bilan en additionnant fébrilement ce que nous avons fait et parfois aussi ce que nous n’avons pas fait. Alors que bien souvent, nous sommes les témoins affolés de la marche du monde (« Qu’adviendra-t-il ? Que vont devenir nos enfants ? »), l’enseignement de Saint Paul nous invite à un changement de regard, à une metanoia (retournement, conversion). Il ne s’agit pas de fuir le monde, ce serait nous faire encore illusion, il faut le contempler dans sa profondeur cachée.

L’Église nous enseigne que Dieu est la réalité première, la plus importante des réalités surnaturelles, la seule. C’est autour de cette réalité que tout gravite puisque tout vient de Lui et tout va à Lui. On ne parviendra jamais à décentraliser la création car sa gravité, son lieu de repos, son poids c’est Dieu lui-même.

C’est sans doute à cette hauteur de vue que nous invitent les solennités du mois de juin. Dans le sillage de ce temps pascal qui nous a enseigné à croire que la mort ne peut jamais être le dernier mot d’une histoire, la Pentecôte marque le commencement de la création nouvelle, celle où Dieu sera tout en tous. Celle de l’inhabitation de l’Esprit. Le Christ est monté au ciel mais son corps mystique qu’est l’Église est façonné, vivifié, transfiguré par la présence de l’Esprit donné. Bien sûr, cette vision échappe au regard superficiel. L’actualité n’est marquée que par la désespérance et la mort ou le déclin si l’on en croit les unes racoleuses. Mais Dieu veille et il se rappelle à nous dans le temps liturgique pour nous appeler à changer de regard.

« Contempler non pas les choses qui se voient mais celles qui ne se voient pas. » L’Esprit nous fait connaître la vérité tout entière et notre liturgie nous fait célébrer le mystère par excellence, celui de la Très Sainte Trinité. Le temps d’un dimanche nous sommes conduits à accueillir le mystère d’un Dieu unique dans la communion des trois Personnes. Parce que Dieu s’est révélé comme amour selon les mots de Saint Jean (1 Jn 4,8) Il ne peut être solitaire. Il est amour donné, reçu et échangé. Communion qui n’est jamais fusion à laquelle Il nous appelle. Après nous avoir éblouis par la lumière ineffable des Trois qui sont Un, nous sommes invités à partager cette communion lors du dimanche du Corpus Domini.

La fête du Corps et du Sang du Seigneur est riche d’une tradition et d’une histoire très ancienne mais elle est un rappel de ce que nous vivons chaque dimanche. Dieu s’est manifesté et Il s’est communiqué à l’Homme sa créature en prenant chair dans le Christ pour que, par lui, nous soyons sauvés. « Devenez ce que vous recevez, disait St Augustin, devenez le Corps du Christ. » Admirable mystère, « source et sommet » de la vie chrétienne.

Contempler l’invisible qui se donne à nous ce n’est donc pas fuir les préoccupations du monde mais c’est au contraire le seul moyen d’y plonger. C’est affronter le réel. La transformation du cosmos passe par notre sanctification. La tradition orientale rapporte que Saint Séraphim de Sarov définissait le travail du chrétien comme « l’acquisition de l’Esprit Saint. » Et on raconte qu’un jour, un certain Motovilov le vit dans un halo lumineux, ainsi que toutes choses à ses côtés – manière de signifier que la « force » du saint, c’est sa transfiguration et celle du monde qui l’entoure. – Tout ce mystère du Dieu fait homme qui transfigure le cosmos en le rachetant est comme synthétisé dans la très belle solennité du Sacré Cœur de Jésus, célébrée le troisième vendredi de juin. « Voilà ce Cœur qui a tant aimé le monde » dira-t-il dans l’apparition de Paray-le-Monial.

En cette fin d’année, avant le départ en vacances, apprenons avec l’Église à « Contempler non pas les choses qui se voient mais celles qui ne se voient pas. » C’est là que réside la vraie joie !

Abbé Hervé GODIN, Curé.